Entretien avec Gabi Mouesca autour de son livre “Luttes en prison – Témoignages”

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Au travers de cet échange de questions-réponses avec Gabi MOUESCA, que j’ai voulu critique et constructif, je vous présente aujourd’hui “Luttes en prison – Témoignages”, un livre de 130 pages qui relate 31 histoires de luttes pendant son incarcération.

Je le remercie de sa confiance et de m’avoir ainsi donné l’opportunité de mieux connaître l’homme et son idéal de société pour nos futures générations.

Bonjour Gabi, comment ce projet d’écriture est il né ? Est-ce vous qui êtes allé au contact des prisonniers qui ont témoigné ou inversement ? Quelle période couvrent leurs récits?

J’ai retrouvé dans mes archives personnelles de nombreux textes écrits entre 1985 et 2000 qui faisaient référence à des luttes que j’ai menées en prison, individuellement ou collectivement.

L’idée m’est venue de les rassembler et de les publier.

Il s’agit donc d’un livre qui relate des faits qui ont réellement existé dans diverses prisons françaises. 

Mais les faits évoqués sont d’une dramatique actualité car ils persistent ici ou là. La presse nous en rapporte des témoignages régulièrement mais de façon souvent biaisée, pour ne pas dire non respectueuse de la réalité des faits.

Mon livre est un hommage rendu à toutes celles et ceux qui résistent en prison, qui ont le courage de dire Non. Non, aux atteintes aux droits des prisonnier(ère)s. Non aux atteintes à la dignité des personnes détenues.

Car la prison est un lieu de résistance individuelle et collective. Résistance farouchement combattue par l’administration pénitentiaire.

Vous utilisez le terme de « luttes en prison ».

A la lecture du livre, on se rend compte qu’elles attestent de revendications essentielles comme le droit aux soins, à la vie familiale et conjugale, à la culture et au respect de l’individu dans son intégrité physique et morale.

Les institutions pénitentiaires (les surveillants ou les SPIP) et judiciaire (Application des peines) sont cités comme responsables ou relais de ce non-respect des droits fondamentaux.

Elles vous opposeront le manque de moyens financiers et humains alloués à la Justice dans son ensemble, la pauvreté des partenariats du secteur social dans certaines régions (la crise n’a pas épargnée le secteur associatif) et la priorité donnée à la garantie de la sécurité.

Quelles seraient vos objections et propositions ?

Pour avoir été prisonnier 17 ans durant et avoir poursuivi, une fois libéré, mon action sur le plan militant et professionnel en milieu carcéral ou péri-carcéral, je sais parfaitement ce que m’objecteront les personnels auxquels vous faites référence.

Il ne s’agit pas tant pour moi de viser tel ou tel corps de métier, voire même de dénoncer telle ou telle personne qui aurait fauté, mais de dire que le bateau prend l’eau de tous côtés.

La prison est un naufrage social. Et ce depuis sa création.

Et jusqu’à ce qu’enfin on se décide à supprimer cet outil contre-productif et dangereux.

Je ne propose pas personnellement d’idées qui seraient de nature à améliorer le quotidien carcéral ou à le rendre moins nocif.

Mon expérience m’amène à penser et à dire que la prison ne peut se réformer. Elle porte en elle un mal permanent et intraitable. Celui de blesser, briser et anéantir les personnes qui y sont destinées par décision de justice.

La question est aujourd’hui de savoir comment sanctionner sans avoir recours à la prison telle qu’elle est organisée depuis deux cent ans, mais aussi et surtout comment organiser la société pour éviter les comportements qui finissent par être qualifiés de délits ou crimes.

Il s’agit d’une question éminemment philosophique et politique au sens premier du terme.

En abordant la question de la prison, de son usage, on touche un domaine majeur lié à l’éthique et au degré de civilisation.

J’ose espérer que viendra vite le jour où des esprits responsables et courageux s’empareront de la question pour nous faire aller de l’avant avec le souci de contribuer au progrès civilisationnel.

Dans plusieurs chapitres du livre, est posé la question des longues peines et de leur suppression.

Au vue de la prochaine réforme pénale mise en œuvre par la Ministre de la Justice, Christiane TAUBIRA, les propositions faites vous semblent-elles aller dans ce sens ?

Comprenez-vous la polémique qui entoure ce projet et qui fait écho dans les médias ?

Pour vous, la société entend-elle le sens de la justice comme une éthique, c’est-à-dire comme un moyen de s’amender par une peine juste et proportionnée tout en offrant une possibilité de revenir à la vie civile ou comme une vengeance personnelle ?

Depuis le début de ce 21ème siècle, nous notons qu’en France, la question de la prison se pose régulièrement, souvent au travers de faits divers, mais également sous l’impulsion d’initiatives citoyennes ou institutionnelles (O.I.P, Contrôleur Général des lieux de privation de liberté, etc.).

Mais force est de constater que c’est toujours au travers du prisme des très courtes ou courtes peines que l’on aborde la question, jamais sur le volet des longues peines.

Une marque de déficit de courage à l’évidence.

Car aborder la question des longues peines revient à parler des faits les plus graves, parfois les plus traumatisants. Un domaine où l’affect, la pulsion, la morale prennent le pas sur la vision citoyenne, la rationalité et l’intérêt collectif global.

J’attends, comme un certain nombre de personnes –y compris des professionnels du monde judiciaire et pénitentiaire- que les responsables politiques fassent preuve de courage et s’attaquent à la question des longues peines.

Comment sanctionner celles et ceux qui ont posé des actes graves, lourds ? Dans la durée et le contenu de la peine.

Comment penser leur réintégration dans le corps social ?

Madame TAUBIRA ne va pas assez loin dans son projet.

Elle ne s’attaque pas à tous les éléments qui anéantissent toute chance de réussite de réintégration des personnes condamnées.

Je pense là aux peines de sûreté, à la rétention de sûreté, à la perpétuité, aux peines « extrêmement longues » du fait de mécanismes légaux qui les favorisent.

Aujourd’hui, la prison ne peut être considérée comme un outil social qui sanctionne tout en étant dans une logique d’aide à la réintégration.

Elle n’est qu’un outil de vengeance sociale qui s’abat sur des individus qui ont un point commun (hormis de très rares exceptions) : celui d’être issus des classes les plus pauvres de nos sociétés du Sud comme du Nord de notre planète.

Le thème de l’emploi en prison est un sujet sensible.

Ceux qui travaillent en prison ne sont actuellement pas soumis au droit du travail qui s’applique aux salariés (environ 30% des détenus travaillent, selon le rapport 2011 du Contrôleur Général des lieux de privation de liberté)

A la suite de la décision du Conseil Constitutionnel en Juin dernier, saisi sur cette question, il a été indiqué que :

«Les relations de travail ne font pas l’objet d’un contrat de travail mais d’un acte d’engagement».

«L’ambition du gouvernement est d’engager la personne détenue dans un véritable “parcours professionnalisant”, qui associe enseignement, lutte contre l’illettrisme, formation professionnelle et travail, afin de lui permettre, à la sortie de détention, d’accéder au marché du travail dans de meilleures conditions, qui favorisent la mission de prévention de la récidive».

(Source: http://www.gouvernement.fr/gouvernement/en-direct-des-ministeres/decision-du-conseil-constitutionnel-sur-le-travail-des-detenus)

Ce discours vous paraît il suffisant et rassurant ou bien témoigne t’il d’un statu-quo, voire d’un hermétisme ?

Pour ce qui relève de l’insertion professionnelle des personnes détenues ou soumis aux peines alternatives, pensez vous qu’un appel plus large aux entreprises par le biais de cabinets spécialisés ou certains lobbys (comme cela est le cas au Royaume-Uni par exemple NO OFFENCE : http://www.no-offence.org/content.php) serait un vecteur de réussite ?

Concernant l’accès au travail et à la formation professionnelle en détention, soyons clairs.

Tant que nous n’arriverons pas à imposer la logique du droit commun en prison, la détention restera un lieu hors du champ de la République, de ses valeurs affichées, et je dirais même que nous sommes dans un lieu qui échappe à la logique de l’Etat de droit.

Quand on parle « d’acte d’engagement » en lieu et place de contrat, on alimente cette logique carcérale de la soumission du « moins que rien » – comprenez la personne détenue – à la surpuissance du détenteur de l’autorité, le surveillant ou cadre pénitentiaire.

La prison républicaine qu’évoque Robert BADINTER ne pourrait être qu’une prison dans laquelle la personne détenue sentirait à tout moment que ses droits et sa dignité sont respectés.

Nous sommes loin du compte. La prison en 2013 demeure un lieu renfermant deux groupes humains qui pour beaucoup n’appartiennent pas à la même humanité… c’est un problème éminemment culturel.

Il y a dans le monde carcéral une « culture d’entreprise » extrêmement prégnante qui place la personne détenue dans une position d’infériorité face à la surpuissance pénitentiaire.

C’est une des racines du mal carcéral et qui ne peut se réformer.

Question 5 : Pour terminer, votre parcours riche et pour le moins atypique, vous permet aujourd’hui d’être le porte-parole et en quelque sorte le « chantre » des prisonniers dans leur globalité.

N’avez vous pas peur qu’on vous taxe d’utopisme, voire d’aveuglement, lorsque vous défendez des valeurs d’humanisme ?

Je prends pour exemple des cas de victimes de viols ou violences conjugales, ces dernières n’ont jamais été reconnues comme telles par les auteurs , qui une fois sortis de prison, ont récidivé dans leur passage à l’acte et pour certains tué.

Il me faut vous dire que je ne me considère absolument pas comme le porte-parole de qui que ce soit.

Je ne suis qu’un citoyen qui, riche de son expérience et de sa réflexion, agit dans un domaine – celui de la prison – qui me semble devoir bénéficier d’une attention particulière et d’une action résolue, car ce qui s’y joue me paraît important en tant que sujet de société.

Que l’on me taxe d’utopiste ne me gêne guère. C’est même plutôt flatteur. Car qui sont les utopistes, sinon des gens qui ont avancé des idées et des projets qui sont devenus réalités ?

Comme en tout domaine, il est difficile d’être précurseur. D’autant plus quand il s’agit d’un domaine aussi sensible que celui de la sanction, du délit et du crime.

Mais je tiens à préciser que mes engagements s’inscrivent dans ce que je considère comme une évolution civilisationnelle.

Notre mission, à toutes et tous, n’est-elle pas de laisser aux générations qui nous suivent un monde meilleur que celui dont nous avons hérité ?

La prison est pour moi un héritage du passé, telle que la torture ou la peine de mort, qu’il nous faut définitivement ôter du paysage social . Nous le devons à nos enfants et petits enfants…

Bien évidemment, je n’ai de cesse de penser à celles et ceux qui ont eu à subir des actes délinquants ou criminels. Les victimes m’accompagnent dans ma pensée et mon action.

Mais leur souffrance ne peut être rachetée par la souffrance imposée à ceux qui en sont à l’origine.

C’est pourquoi je milite pour une prise en compte globale des divers acteurs de la chaîne du délit ou du crime, le tout avec esprit de responsabilité et humanité.

Ce n’est pas faire preuve d’utopisme, mais d’esprit citoyen, rien de plus, mais rien de moins aussi.

Pour conclure vous évoquez la question de la récidive et de la non reconnaissance des faits par les auteurs, des questions graves, mais qui ne représentent fort heureusement qu’une minorité de cas dans l’immensité des faits de nature criminelle.

Là encore, je tiens à redire combien je suis conscient de la douleur qu’endurent les personnes qui ont à connaître ce type de situation.

La nature humaine étant ce qu’elle est, il faut dire clairement une chose : la société à risque zéro n’existe pas et n’existera jamais.

Ce constat ne doit pas nous faire glisser vers une société de répression brutale, mais vers une société basée sur une politique de prévention, sur la cohésion et la justice sociale.

“Luttes en prison – Témoignages” est disponible à la commande chez ELKAR:

http://www.elkar.com/fr/liburu_fitxa/luttes-en-prison-temoignages/mouesca-gabi/9782954012926

 “Borrokak presondegian – Lekuko” est également disponible en basque :

http://www.elkar.com/fr/liburu_fitxa/BORROKAK-PRESONDEGIAN—LEKUKOTASUNAK/MOUESCA–GABI/A000000359454